
Les histoires de queers n’étaient pas mieux avant
Les récits queers publiés, diffusés assez largement pour être traduits en français semblent avoir évolué. Bien sûr, une part peut venir du filtre de la sélection pour la traduction. Je trouve tout de même intéressant de de voir comment les mangas LGBTQ+ japonais réinventent leur représentation des normes relationnelles ? Découvrons cela avec une sélection d’œuvres
récentes qui abordent l’intimité, la communauté, l’identité etc, sous des angles multiples et avec leurs propres schémas.
Disclaimer : je n’ai aucune éducation formelle en études de genre ou études littéraires, juste une passion pour l’organisation de bibliothèques. Je vous encourage à interpréter mon style d’écriture comme la preuve que les rapports académiques ont pris le pouvoir dans mon cerveau et l’abondance de références comme un bingo personnel. J’ai surtout cité des événements
des premiers tomes de séries, pour beaucoup de raisons, avec les dates de publication japonaise pour une chronologie à mes yeux plus pertinente.
Si vous voulez en savoir plus, ces courts articles (aucun n’étant en japonais car je ne peux pas lire dans cette langue) vous renseigneront sur :
- Les codes de représentations dans les Boys Love : Febriani Sihombing, On The Iconic Difference between Couple Characters in Boys Love Manga (2011)
- Les interprétations des dynamiques relationnelles dans les Boys Love par les publics japonais et américains : Andrea Wood, « Straight » women, queer texts : boy-love manga and the rise of a global counterpublic (2006)
- L’évolution des romances lesbiennes et leurs liens avec les japonaises : Kazumi Nagaike, The Sexual and Textual Politics of Japanese Lesbian Comics (2010)
- Certains schémas stéréotypés dans les manga (travail de bachelor) : Bára B.S. Jóhannesdóttir, An Overview of Stereotyped Portrayals of LGBT+ People in Japanese Fiction and Literature (2021)
- L’acceptation des homosexuel-le-s par les Japonaises et Japonais : Présentation des résultats du Stanford Japan Barometer, publiés le 23 Septembre 2024
Dans les prochaines pages, je vais d’abord vous donner un peu de contexte sur les évoluions récentes des genres mettant en scène des couples homosexuels. Les premiers schémas, décrits dans la partie 2, sont plus basés sur d’anciennes conventions du genre que certain-e-s artistes tentent de moderniser ; la partie 3 vous donnera un aperçu de ce que les personnes concernées veulent porter comme message et la dernière partie présentera des représentations plus diverses et positives.
Contexte du genre
À cette date (31-05-2025), le Japon n’autorise pas le mariage de couples homosexuels. Le maintien de la droite au pouvoir depuis la fin de la 2e guerre mondiale, ainsi que les difficultés que le pays connaît autour de la natalité, ne laisse pas à penser que les jugements qui s’accumulent parmi leurs
propres cours, qui déclarent que cette interdiction est contre la constitution du pays1, ne fassent progresser la question dans les prochaines années.
Les sondages réalisés auprès de la population la montrent de plus en plus encline à accepter un changement de loi, surtout parmi les jeunes générations et au quotidien les plus impliqués dans ces questions restent les membres de la communauté. Les questions d’acceptation par les proches restent en général du cas par cas : les figures parentales ou âgées acceptantes ne sont pas le monopole de la culture populaire. Malheureusement, les verdicts juridiques n’ont que peu d’impact à long terme sur les réfractaires, dont la plupart ont grandi ou été élevés dans l’homophobie omniprésente sur la scène politique japonaise durant les années 1970.
C’est dans ce même contexte de prospérité économique retrouvée que de nouveaux magazines de prépublication de manga (avant leur sortie en tomes reliés) vont apparaître, à un rythme accéléré à partir des années 1980s, soutenus par la volonté de développer l’influence culturelle du Japon. Parmi ces histoires, celles qui vont nous intéresser pour la suite ont pour personnages principaux des personnes homosexuelles, dont la relation est un aspect central. Ils sont distribués assez librement au Japon, à l’instar des autres magazines de shonen ou shojo.
Les manga, en tant que produits culturels, empruntent aux codes familiers de leur lectorat pour développer une compréhension rapide du contexte et de l’histoire. Le lectorat identifié ou imaginé comme étant majoritaire aura donc une influence sur le développement du genre. L’idéalisation de corps masculins massifs, mis en scène dans leur exploration personnelle et relationnelle avec parfois des aspects autobiographiques, a formé un genre appelé geikomi ou Men Love par les occidentaux. Ces œuvres sont écrites pour un public gay, souvent par des homosexuels eux-mêmes.
Les histoires autour de relations homosexuelles masculines ont aussi développé leur place parmi les sous-genres de shojo, les manga dont le public cible est composé majoritairement de collégiennes ou lycéennes. La structure de beaucoup de ces couples telle que représentée a donc de nombreux parallèles avec les dynamiques relationnelles d’un modèle traditionnel hétérosexuel, tout en pouvant puiser dans le pouvoir social que les personnages masculins peuvent incarner.
Ces parallèles sont aussi exploités comme des codes implicites dans la représentation graphique des personnages, autant dans l’apparence que dans le maniérisme, spécialement lorsque les dynamiques de pouvoir au sein de la relation sont à la base du développement de l’histoire. La
différence entre les yeux des protagonistes principaux dans About a love song (2023 – présent), où le thème central est le consentement, ne peut pas entièrement être justifiée par la différence d’âge entre les personnages (les enfants ont proportionnellement de plus grands yeux que les adultes) : en plus de la forme montante de l’œil, les cils sont plus dessinés et les textures dans l’iris plus complexes pour le personnage plus jeune. Ce ne sont pas des codes que l’on retrouve dans Le mari de mon frère (2014 – 2017) ou dans L’histoire de papa, papa et moi (2022 – présent), qui se concentrent plus sur des dynamiques sociales.
La féminisation des représentations des personnages masculins brouille également la limite entre l’interprétation gay ou lesbienne de l’histoire, ce d’autant plus que le genre miroir des romances lesbiennes s’adresse également plutôt à un public féminin. La notion forte d’une « amitié féminine spéciale » a été mise en lumière à l’ouverture du Japon au milieu du 19e siècle, moment où des pratiques sociales comme l’existence des troupes de théâtre exclusivement féminines, encore représentées par des personnages secondaires de Mon petit ami genderless (2018 – 2023), ont pu être réévaluées à la lumière des remises en question des contraintes sociales très fortes de l’époque féodale qui se terminait.
Au début du 20e siècle, les artistes mettaient déjà en scène des romances parfois sexualisées entre jeunes filles partageant un dortoir ; alors que dans les années 1970s (quand paraît notamment la célèbre Rose de Versailles entre 1972 et 1973) l’aspect sexuel est totalement effacé et les histoires
tragiques puisant dans la réalité des doubles suicides féminins utilisées pour mettre l’hétérosexualité en valeur, ce jusqu’aux parutions des années 1990s où l’identité lesbienne s’affirme.
Les histoires de Magical Girls viennent renouveler les inspirations des artistes amateurs, qui puisaient jusque-là dans les vieux contes européens aux princesses en détresse, et la diversité des rôles des personnages augmente : être ou se faire passer pour un homme n’est plus un prérequis pour être forte, entreprenante et charismatique. Le premier journal exclusivement dédié à la publication des Girls Love apparaît en 2003 et comprend notamment un « courrier des lectrices » ouvert aux questionnements romantiques qui les animaient comme aux hétérosexuelles curieuses de la culture de leurs consœurs.
1 Un concept qui n’existait pas avant l’ouverture du pays au 19e siècle, avec une version actuelle issue de longues négociations avec les américains au début de 1946.
Une homosexualité « accidentelle » [TW : violences sexuelles]
Lorsque j’ai commencé à m’intéresser au genre, ma bibliothèque ne comprenait que des œuvres de lycéens en pleine quête identitaire où un baiser au dernier chapitre était le point culminant de l’histoire comme dans Seven Days (2007 – 2009), ou des adultes qui couchaient d’abord et discutaient peut-être ensuite (parfois poussés par l’expression de « sentiments inexpliqués »). En particulier, des relations sexuelles étaient présentées comme un « soin » parfois magique pratiqué par un homme de pouvoir (autant par sa maîtrise de la magie que par son rôle social) sur un autre, dans une situation difficilement compatible avec un consentement libre et éclairé. Les univers autour pouvaient être particulièrement violents, au sens verbal comme physique, surtout dans un cadre se voulant réaliste comme Twittering Birds Never Fly (2011 – présent), où le chef d’une bande de Yakuza veut guérir son nouveau garde du corps de son impotence traumagène. Cet univers est hypersexualisé autour de la figure du chef, alliant une homophobie explicite aux dynamiques de pouvoir du milieu. Leur relation se développera en opposition aux trahisons et jugements, jouant avec les obligations de fidélité.
Une approche dichotomique n’est pourtant pas strictement nécessaire, comme des œuvres plus récemment publiées ou traduites l’ont montré : on peut aussi adresser ces moments, comme dans Plus que des amis (2015), où des amis en collocation restaient chacun dans leur placard avant que l’un d’entre eux ne rentre ivre un soir. Leur première relation intime n’était consensuel ni pour l’un (ivre), ni pour l’autre tentant de le maintenir à distance : adresser ces moments n’est pas simple et leur prendra quelques chapitres à se demander si l’autre s’en souvient, si mettre le tout sous le tapis est vraiment la meilleure option… La confrontation de leur silence partagé laissera la scène à un concurrent qui restait jusque-là dans l’ombre. Cette scène mettant le plus jeune face à une personne explicitement et sciemment entreprenante provoque en lui un déclic qui lui permet de faire le parallèle avec les éléments de sa vie. Il ne s’imaginait pas que son colocataire puisse nourrir des sentiments à son égard avant qu’une déclaration similaire ne se produise.
Ce n’est pas un schéma qui se limite à l’inexpérience adolescente, au contraire : le processus est joliment et clairement décrit par un personnage qui frise la quarantaine dans Old fashion cupcake (2019 – 2022). L’ivresse entre collègues après le travail est un classique de la vie d’entreprise au
Japon et, si le rapprochement entre les personnages se fait de façon plus progressive que la fougue lycéenne ne le permet, elle peut toujours servir de prétexte à un trou de mémoire opportun… Dans ce contexte, on peut également noter que la différence d’âge n’est qu’indirectement la source de la dynamique de pouvoir (basée sur leur différence hiérarchique au travail) à déconstruire entre les deux personnages pour qu’un consentement éclairé et explicite soit entendu des deux côtés. Socialement, elle met plus souvent en valeur l’homme plus jeune : les hommes japonais connaissent également une pression à se mettre en couple, mise en scène dans le cadre professionnel ou familial, comme dans L’amour au micro-onde (2018).
Du côté lesbien, la dynamique d’une aînée idéalisée par une plus jeune, sans mention explicitement charnelle et avec une évasion calculée d’amour romantique, ont cohabité avec les représentations plus crues dédiées à un public masculin. Cette dynamique ingénue et littéralement poétique se retrouve toujours dans des œuvres comme Whispering you a love song (2019 – présent) et peuvent se décliner de nos jours au masculin comme dans About a love song (2020 – présent), où cette retenue est utilisée pour aborder la question du consentement dans une relation où la différence d’âge est importante. La frontière floue entre la romance et l’amitié s’exprime encore dans des œuvres lesbiennes où une amie d’enfance dans le placard nourrissait des sentiments pour une des protagonistes, et se place comme adversaire en défendant sa position de confidente. On retrouve cet archétype de personnage dans Bloom into you (2015 – 2019), Whispering you a love song, etc. Les deux concurrentes pour le cœur de leur belle peuvent finir par s’allier pour le bien de leur crush, mise à mal par un contexte adverse.
Les yuri posent également la question de l’identité personnelle au travers du prisme relationnel beaucoup plus explicitement. On retrouve typiquement le schéma d’une amoureuse éperdue n’ayant pas conscience que l’élu de son cœur est en fait une élue, jusqu’au moment où… La révélation du genre de la protagoniste idéalisée dans la figure du prince charmant est souvent vue comme une trahison et une confrontation est souvent de mise, à la hauteur de la remise en question traversée. Ce développement contraste avec l’utilisation de déguisements féminins dans Crimson Spell ou N°6 (2003 – 2011 pour le light-novel et 2011 – 2013 pour le manga), qui se fait
plus tard dans l’histoire et sert à révéler ou contraster une forme de beauté dans le personnage. Le schéma conflictuel est présent autant dans le manga français Hana no Breath (2018) et japonais She wasn’t a guy (2022 – présent) que le comics américain La princesse et le croque-monsieur (2023). Dans les deux exemples occidentaux, le point culminant de la relation s’inscrit dans une confrontation de l’homophobie institutionnelle (être princesse, ça aide) ou sociale car l’apparente masculinité des protagonistes était adoptée comme moyen de survie. Ces œuvres contrastent avec le destin auparavant funeste des personnages androgynes cool et aventureux de ces romances qui ne respectaient pas les codes ingénus des relations de sororité.
Ces deux aspects peuvent se mélanger dans les œuvres qui accordent une place plus centrale à la question du genre, quand la perception par les autres devient un enjeu pour la personne concernée au-delà d’une dynamique de camouflage. Dans Love me for who I am (2018 – 2021), l’amie d’enfance amoureuse de lae protagoniste principal(e) a une relation très conflictuelle avec les hommes et sa relation est grandement influencée par sa compréhension de l’identité de genre de son crush. Il n’y a pourtant jamais eu de secret, simplement une perception biaisée au service de ses propres besoins, qui se maintenait en vase clos jusqu’à ce que le héros vienne provoquer un chamboulement émotionnel et relationnel dans leur petit monde. J’en profite pour vous livrer ma joie de voir enfin un personnage masculin cisgenre pan !
Vivre l’homophobie banalisée [TW : actes homophobes]
La traduction a laissé de côté beaucoup d’œuvres du genre geikomi, plus difficile à commercialiser sur le marché français que les sous-genres de shojo (genre déjà mal-aimé face à son équivalent masculin). Ces histoires portent pourtant la voix de cette communauté lorsqu’elles se veulent autobiographiques ou critiques de la société japonaise récente : publier un récit autobiographique peut aussi en exposer l’artiste.
En prenant en compte que la formulation des sondages a une influence sur les réponses, un sondage créé pour suivre l’évolution des mentalités (le Stanford Japan Barometer) sur des questions de pratiques sociales et d’égalité des droits a trouvé que les Japonais sont en moyenne plus critiques de la performance politique des personnes homosexuelles que les Japonaises, lorsqu’il s’agit de désigner qui serait apte à occuper des postes de pouvoir.
Dans un cadre moderne, même dans les récits où l’homophobie n’est pas un des moteurs initiaux (comme elle l’est dans Eclat(s) d’âme (2015 – 2018)), elle pointera souvent le bout de son nez à un moment. Ses conséquences ? La fuite des personnes visées, dans Le mari de mon frère (2015 – 2016), et l’ostracisme pour celles et ceux restées sur place, comme détaillé dans le cycle de one-shots de K. Nagata commencé par Solitude d’un autre genre (2016).
Une carrière de mangaka reste un chemin tortueux même au Japon, et lorsque les problèmes de santé mentale rendent impossible de conserver un travail quel qu’il soit, comme pour K. Nagata, l’avis de ses proches sur elle devient d’autant plus important. La culpabilité à l’idée de décevoir ses
parents, qui l’hébergent en raison de ses problèmes financiers, la dévore, alors même que la possibilité tangible de partager l’intimité d’une femme lui fait du bien : elle retrouve l’énergie de prendre soin d’elle, dans la perspective de plaire. La découverte de soi et la revendication de ses envies commence à réussir, là où la pression sociale incarnée par ses parents a échoué dès sa sortie de la scolarité.
La notion de « réussite en ligne droite », dans le travail comme en amour, n’est pas compatible avec les nombreuses expériences diverses nécessaires à développer des critères propres. Elle admet elle-même la possibilité d’avoir trouvé refuge dans les Boys Love : les relations sans femme, qui plus est homosexuelles, ne venaient pas remettre en question ses barrières internes. La postface nous explique que ce blocage n’est pas propre qu’à l’autrice : dans une société où la sexualité est très présente comme produit marchand, l’éducation à l’attention des jeunes est très lente à se mettre en place. Le partage de son expérience sur internet a donc pu rassembler un intérêt par un public en manque de représentations, qui l’a portée jusqu’à la publication.
L’absence d’espaces et de moments dédiés à ces questions dans l’éducation des jeunes n’empêche pas la transmission de préjugés au sein des familles et les comportements violents dans le cadre scolaire. Au contraire, ils peuvent les amplifier autant chez les persécuteur-ice-s que chez leurs victimes, quand la perception de ces attaques et de la façon dont elle souligne leur différence ne les distingue pas des marques de soutien qui peuvent aussi s’exprimer. Cet enjeu vécu à la première personne dans Eclat(s) d’âme apparaît aussi entre les générations du Mari de mon frère, où l’on voit le malaise des adultes se répercuter sur les relations amicales entre les enfants.
Sur le plan familial, ne pas avoir eu de discussion ouverte entre les deux frères au-delà du terme « gay » (même une fois que les parents ne font plus partie de l’équation) a provoqué un malaise et une distanciation. Ne pas savoir comment aborder le sujet a grandement limité les conversations,
autant entre eux qu’avec les autres personnes qui les avaient vus grandir ensemble. Le tabou est présenté aussi bien sur ces relations que sur les discriminations qui les suivent, même autour des problématiques du harcèlement à l’école, laissant les personnes concernées sans ressources pour confronter ce qui leur arrive. Au contraire, les discours adverses ont su puiser dans les autres cultures et utiliser l’anonymat des réseaux sociaux pour se développer, comme nous le dit l’auteur dans la postface.
Le contraste entre la situation du père vis-à-vis de l’homosexualité de sonfrère et les réactions de sa jeune fille, qui découvre à travers le mari de son oncle une culture américaine plus démonstrative, sert autant pour le lecteur que pour le personnage à motiver une remise en question des habitudes acquises. Il paraît naturel qu’une enfant soit plus directe, insouciante et totalement acceptante de la relation entre son oncle et son mari, aux mêmes personnes qui comprennent la réticence de l’adulte à utiliser le terme de gendre pour son invité. Le déclic se produit lorsque la mère de la meilleure amie de la jeune fille lui interdit d’aller la voir tant que son oncle est là : la petite rapporte avec innocence des mots pris hors de leur contexte, qui laissent toute la place à l’interprétation du père bien conscient de l’homophobie banalisée qui l’entoure.
Des représentations diverses [TW : violences relationnelles]
Une façon commune de présenter des représentations diversifiées est de placer le personnage principal au sein d’une communauté de semblables. Ce qui rassemble ces personnes et les définit comme un groupe unifié au sein du récit varie largement d’une œuvre à l’autre, en fonction du public cible existant au Japon à cette époque-là.
L’exemple par excellence est Eclat(s) d’âme, où un jeune gay se réfugie auprès d’une communauté queer locale variée (je ne vais parler que des couples homosexuels mais il y a aussi des personnages trans et gendernon-conforming par exemple), unie par le besoin d’avoir un espace où les gens seraient plus que « pas méchants ». Pouvoir partager un projet d’urbanisme d’importance locale, avec des personnes qui comprennent son besoin de communauté autant que certains non-dits, lui redonne un but et un rythme en-dehors de la pression normative de ses cours et clubs extrascolaires. Sa rencontre avec un couple de lesbiennes sur un chantier brise littéralement un mur en lui, laissant filtrer des scènes d’un futur avec son crush secret devenu envisageable. Il se montre également discrètement compréhensif lorsqu’il apprend qu’une de ces deux femmes ne veut pas que son orientation ne s’ébruite : cette perception du monde et des enjeux de leur situation partagée est un fondement de la confiance qui s’établit.
On gagne donc un aperçu de la vie d’autres personnes dans cette petite communauté, de leurs propres histoires du temps où elles vivaient isolées dans un environnement anxiogène pressurisant de façon plus ou moins directe : l’exclusion des collègues à son coming-out, la réaction des parents à des images d’un mariage queer à la télévision… La difficulté pour chaque groupe de voir au-delà des intérêts et valeurs de ses membres se perçoit au travers de la pitié que des parents peuvent exprimer envers d’autres parents d’un couple homosexuel, au contraire de la joie que la jeune femme cherche à exprimer à demi-mots au nom des nouvelles mariées. La différence entre le chemin parcouru pour sa compagne par rapport à elle sur ces questions permettra de montrer autant les tensions de leur relation que leur complicité et compréhension réciproque. Inclure le personnage principal dans une partie de ce conflit mais aussi de sa résolution, en lui offrant la même glace de la paix que les deux partenaires partageaient, permettra au héros d’admettre à lui-même ses sentiments et de les énoncer à voix-haute, à son propre rythme et un peu mieux armé face aux conflits internes qui l’animaient.
Dans des groupes plus homogènes, les expériences décrites peuvent là aussi être plus variées que les schémas historiques ou les questions d’inclusion sociale pour des couples isolés. Les partenaires de All we need is love (2011 – 2013) ont chacune des problématiques a priori opposées, souvent développées en arrière-plan. La question de l’entrée dans la sexualité homosexuelle est floue dans cette œuvre, où la première fois de l’héroïne est un jeu pour son aînée qui la provoque pour qu’elle accepte, sans réellement se préoccuper de l’impact que cela aura sur elle au-delà de ce qui l’amuse. La jalousie face aux jeux que l’aînée performe est vu comme un indice du développement des sentiments de l’héroïne envers son amie du lycée, qui se débat de son côté dans une relation hétéro contrôlante. La question de l’importance du sexe dans le couple est abordée au travers d’un
couple ouvert entre une personne asexuelle et une hypersexuelle. Un nombre réduit de personnages aux interactions très régulières et fluides permet d’aborder une multitude de points de vue qui font évoluer le groupe entier.
Réduire le champ d’action à un label n’est pas gage de profondeur, qui dépend également du ton de l’œuvre et de l’expérience de l’artiste. L’an dernier, nous vous avions déjà parlé de Is love the answer? (2020 – 2021), où malgré la présence de nombreuses personnes Aro-Ace vivant des périodes de leur vie différentes, leurs expériences restaient relativement homogènes au regard de la diversité réelle de la communauté. Les connaissances supposées du public sur ces labels, dans les œuvres qui se veulent pédagogiques comme la démarche de recherche académique du personnage principal le laisse à penser, renseigne également sur la société japonaise. On voit notamment pour cet artiste que sa série suivante est publiée avant tout pour le public anglophone (publication primaire en ligne et en anglais).
La diversité peut également être soupoudrée à l’échelle individuelle, renouant avec les questions d’acceptation par la société autour de nouveaux thèmes ou de nouvelles pratiques. Je vois passer de plus en plus d’œuvres qui « commencent parla fin », quand les protagonistes sont mariée-s ou emménageant ensemble dès les premiers chapitres. Plus de place peut donc être accordée à la découverte de l’autre et de cette forme de relation où il faut bien souvent chercher par soi-même. Là où le conflit est souvent le moteur des discussions ouvertes, la vulnérabilité peut également être un premier choix lorsque le temps et l’intention se marient comme dans Good morning sunshine (2022).
Dans Mariée à ma meilleure amie, la stratégie sociale des mariages de convenance (mentionnée dans Is love the answer comme une stratégie de survie sociale entre personnes queers) permet à deux amies d’échapper à la pression sociale mise sur les femmes vers l’établissement d’une « situation stable ». Les défis qu’elles rencontreront sont ancrés dans la réalité de la vie en commun, autant sur les différences de rythme personnel que la responsabilité vis-à-vis de décisions médicales, qui vient avec le statut d’épouse. L’adoption et la paternité partagée vient aussi avec ses joies et ses difficultés, teintées des problématiques autour de l’acceptation sociale comme énoncé avec tact dans L’histoire de papa, papa et moi, qui dès le premier tome présente aussi l’inconfort que peuvent provoquer des actes de soutien réalisés avec les meilleures intentions.
Ces représentations diverses qui explorent plus en profondeur le champ des possibles permet également de redéfinir la limite de la normalité et d’aborder des modèles relationnels qui parfois ne se définissent que par leur non-conventionalité. Pour finir en beauté (et parce que si vous avez lu jusque-là, vous me laisserez bien m’étendre sur une demi-page de plus), j’aimerais présenter Vies d’ensemble – Au-delà des mots (2022 – présent), qui se distingue des précédents au sens où si les protagonistes finissent en couple, la série perdra tout intérêt à mes yeux. Pourquoi choisiraient-ils le cadre du couple quand les premiers chapitres soulignent l’étrangeté de devoir trouver un mot pour présenter leur relation aux autres, choix qui tient presque de la lourdeur administrative ?
Une scène unique concentre une réaction hétéronormative d’un ancien qui parle de célébrer quand le protagoniste se trouvera une copine ; la prévenance bienveillante d’un père de famille qui se trompe sur la raison qui pousse deux hommes à vivre en colocation même après la fin de leurs études ; et les réflexions personnelles du personnage qui ne souffre pas des deux situations présentées et va à son rythme pour trouver le mot qui qualifie au mieux sa relation. Il n’y a pas de déséquilibre ou d’ambiguïté apparente qui laisserait à penser qu’un des deux a des sentiments romantiques à l’égard de l’autre, chacun profitent de la présence de l’autre pour enrichir leur vie et leur quotidien. La narration est d’une simplicité rafraîchissante sans s’empêcher d’être explicite et terre-à-terre dans la nature des questionnements en jeu, tous à faits propres à leur relation.
Je n’ai pas encore eu le temps de lire le tome 4, sorti il y a quelques jours, mais si je ne devais vous recommander qu’une série de toutes celles évoquées ce serait celle-là. Elle incarne pour moi les espoirs de pouvoir un jour avoir un manga à recommander pour chaque personne qui me demanderait « mais en fait ça fait quoi d’être … », autant pour ce qui me concerne que ce que je ne connais que par des témoignages de tiers. Pouvoir se retrouver et discuter d’une histoire neutre, qui montre des aspects spécifiques tout en n’ayant pas les enjeux d’une vie, est un point de départ très utile pour moi… autant pour discuter avec des allié-e-s (actif-ves ou en devenir) qu’avec des personnes concernées !
Merci pour votre lecture, et j’espère vous avoir fait découvrir un ou plusieurs mangas qui résonneront avec vous !