Quels modèles pour l’EPFL ?

Dans les années 1960, l’architecture académique entre dans une période de transformation. Le développement et la densification des centres urbains, couplés à l’augmentation exponentielle du nombre d’étudiant⋅e⋅s, favorisent l’émergence de nouveaux modèles d’universités, inspirés des campus anglo-saxons. Les universités quittent progressivement le cœur des villes pour s’installer en périphérie, où l’espace est disponible en abondance. À l’EPFL comme ailleurs en Europe, les constructions universitaires prennent l’apparence de petites villes modernes aux principes constructifs aussi fonctionnels qu’efficaces : structure en nappe, éléments préfabriqués et formes soft. Ces éléments, qui rappellent d’autres grands projets de l’époque comme les universités de Bochum, Berlin et Marbourg, inscrivent pleinement l’école dans les débats d’après-guerre sur l’architecture académique.

Deux modèles d’universités

Depuis leur apparition au Moyen-Âge jusqu’au début du XXe siècle, l’architecture des universités européennes se fonde essentiellement sur deux modèles typologiques. Le premier, anglo-saxon, situe l’université hors de la ville médiévale ; il est incarné par l’université d’Oxford. Le deuxième, dit européen continental, se caractérise par une constellation d’édifices répartis dans le centre-ville, comme à Salamanque en Espagne. Mais c’est surtout à partir de la Deuxième Guerre mondiale, dans un contexte de très grandes transformations politiques et sociales, que se modifient profondément les conceptions de l’architecture académique. Dans les décennies qui suivent le conflit, les universités doivent être reconstruites rapidement, pour un nombre toujours croissant d’étudiant·e·s, et sont alors contraintes de quitter le centre des villes pour prendre la forme des campus anglo-saxons et nord-américains1. 

L’architecture de l’EPFL s’inscrit dans la lignée des modèles anglo-saxons, tout comme les universités dont les principes constructifs ont influencé le projet lausannois.
Diagramme de lignage des typologies d’universités jusqu’en 1969 (schéma Marta De Benito Ortiz/Maryem Sadek)
Les typologies des universités anglo-saxonnes et françaises se fondent sur deux modèles typologiques distincts.

Aux origines de l’architecture de l’EPFL

Le projet conçu pour l’Ecole Polytechnique de Lausanne est réalisé par le bureau d’architectes zurichois Zweifel + Strickler + Associés à la fin des années 19602. Le plan directeur de cette nouvelle université répond notamment à l’augmentation démographique de la population estudiantine de l’époque. L’emplacement choisi se situe à l’extérieur de Lausanne. Il faut donc concevoir une université autosuffisante, qui puisse en quelque sorte offrir les fonctions d’une ville à part entière3. Les architectes ont recours à une structure de grande taille permettant d’accueillir un nombre élevé d’étudiant·e·s, ainsi qu’à une hiérarchisation des circulations permettant de distribuer piétons et automobiles séparément. Enfin, la construction est facilitée par l’utilisation de matériaux standardisés et d’éléments préfabriqués aux dimensions régulières. 

Ces principes ne sont pas propres à l’EPFL. On les retrouve dans d’autres projets universitaires antérieurs, dont la morphologie générale et les finitions relèvent, eux aussi, d’un souci d’efficacité constructive. Plusieurs universités construites dans les années 1960 et abondamment publiées ont pu ainsi compter parmi les références du bureau ZSA : la Freie Universität à Berlin, la Ruhr-Universität à Bochum et la Philipps-Universität à Marbourg5.

Vers une diffusion internationale des idées

La période de l’après-guerre se caractérise par la circulation accentuée des théories architecturales et académiques. Ce phénomène est notamment favorisé par la multiplication des publications spécialisées qui diffusent à l’échelle internationale les débats européens et nord-américains dans le domaine de l’architecture. De la même façon, la participation récurrente de certains architectes aux concours lancés pour la construction de nouvelles universités, dans leur pays et à l’étranger4, contribue à faire connaître certains des projets marquants de cette période. 

Une école extensible à l’infini

Les premiers bâtiments de l’EPFL se caractérisent en premier lieu par une logique structurelle appliquée à grande échelle. Un système modulaire, défini selon une grille de planification de 86.4 x 86.4 m, permet de distribuer les bâtiments de façon optimale. Les avantages de ce système résident notamment dans la flexibilité et les possibilités d’extension qu’il procure. 

La mise en place d’une structure modulaire de grande taille, à l’expression industrielle et mécanisée, constitue l’une des caractéristiques de deux importantes universités construites en Allemagne dans l’après-guerre : la Freie Universität à Berlin et la Ruhr-Universität à Bochum. Leurs architectes respectifs eurent dans ces deux cas recours à des éléments constructifs formant un grand abri.

L’université comme ville

Les architectes de l’EPFL eurent à cœur de concevoir une école qui favorise les échanges entre les différents types d’usager·ère·s du bâtiment, étudiant·e·s, professeur·e·s ou personnel technique et administratif. Cette volonté se traduit notamment dans la conception des espaces organisés autour de bâtiments bas et étalés formant un « tapis ». Ces principes constructifs apparaissent déjà à la Freie Universität. C’est ainsi que ses architectes développent le concept de groundscraper (littéralement “gratte-sol”), comme une réponse horizontale à la hiérarchisation verticale du gratte-ciel6.

Les deux écoles sont conçues comme des villes miniatures : les salles et bureaux sont répartis de manière décentralisée autour de rues et de cours intérieures. De même, les circulations piétonne et automobile suivent l’idée de l’université-ville. Ce principe, mis en œuvre à l’EPFL, se retrouve également à la Ruhr-Universität. Dans ce dernier cas, les modes de circulation sont différenciés selon plusieurs niveaux et sont reliés entre eux par un réseau de passerelles.

Une construction standardisée

À l’instar des principes qui guident les choix morphologiques, la sélection des matériaux et leur exploitation doivent être rapides et efficaces. Ainsi, l’emploi du béton armé et l’utilisation d’éléments préfabriqués, assemblés sur le chantier même, sont des aspects-clés du projet. Cette logique constructive avait également régi l’agrandissement de l’université de Marbourg7 et fut aussi essentielle lors de la construction de l’université de Fribourg, en Suisse. Dans les deux cas, les architectes eurent recours à l’utilisation du béton apparent en façade. A l’EPFL, on retrouve cette même logique de préfabrication. Les caissons métalliques construits en atelier et utilisés en façade sont par exemple très similaires à ceux employés à la Freie Universität, de même que les placages préfabriqués en béton employés pour les revêtements extérieurs.

Enfin, le projet de Zweifel entre en résonance avec d’autres projets d’architecture académique de la période, et ce jusqu’au niveau de ses détails. En effet, les caissons métalliques de façade sont dessinés de manière à ne produire aucun angle abrupt. Ce concept, souvent désigné sous le nom de softline, est développé entre autres dans le projet de la Freie Universität. L’usage de couleurs dans les bâtiments, très en vogue dans l’architecture de l’époque, est aussi exploité à Ecublens. Les tons rouge, orange et brun permettent de signaler les positions des différents départements et d’orienter les étudiant·e·s et les visiteur·euse·s au sein de l’université. La même méthode avait été appliquée à l’université de Berlin, sur les stores des fenêtres donnant sur les cours et dans les rues internes8.

L’EPFL, un modèle à son tour

La conception des premiers bâtiments de l’EPFL doit beaucoup aux ouvrages d’architecture académique réalisés dans l’après-guerre, sans pour autant n’être qu’une simple copie de certains de leurs modèles les plus fameux. Parmi les éléments remarquables du projet Zweifel figurait la possibilité d’étendre les bâtiments de la première étape lors des étapes ultérieures du chantier. Pourtant, lors des deuxième et troisième phases de la construction de l’école, le système prévu à l’origine fut abandonné. Leurs architectes dictèrent leurs propres règles en termes de composition, de structure, de circulation et de matériaux10. Pour s’agrandir, l’EPFL n’avait pas souhaité exploiter la flexibilité des installations conçues par le bureau ZSA. C’est ainsi paradoxalement hors de murs de l’EPFL que les bâtiments de la première étape furent finalement considérés comme des références en matière d’architecture académique, comme par exemple à Berne, lors de la construction de l’université en 1974.

Marta De Benito Ortiz, Maryem Sadek (EPFL, architecture)

Sur la couverture du dépliant d’information, différentes références du projet sont présentées, en plan et en photo.
Planification universitaire du canton de Berne, brochure d’information sur la construction de l’université de Berne, 1974 (ACV PP 642/43)
Comme à l’EPFL, les plans de l’université de Berne sont fondés sur le principe d’une grille régulière sur laquelle s’implantent les bâtiments.

Crédits iconographiques :

Archiv für Architektur und Ingenieurbaukunst NRW (AAI NRW)
Archives cantonales vaudoises, Fonds Claude Nicod (ACV)
Archives de la construction moderne, EPFL, Fonds Jakob Zweifel (ACM)
Médiathèque EPFL SIAF/Cité de l’architecture et du patrimoine/Archives d’architecture du XXe siècle, Fonds Georges Candilis (SIAF)
Google Earth
Marta De Benito Ortiz/Maryem Sadek Pierre-Alain CROSET, « Dorigny : la question théorique de l’architecture », Habitation, vol. 51, n° 11, septembre 1978 (Croset, 1978)
Cyril HAYMOZ (dir.), Université Miséricorde Fribourg : classicisme structurel et modernité, Sulgen, Niggli, 2014 (Haymoz, 2014)
Florian HEILMEYER, « The Radically Modular Free University of West Berlin », uncubemagazine, 15 juillet 2015, en ligne : http://www.uncubemagazine.com/blog/15799747 (Heilmeyer, 2015)
Richard HOPPE-SEILER, Cornelia JÖCHNER, Frank SCHMITZ (dir.), Ruhr-Universität Bochum. Architekturvision der Nachkriegsmoderne, Berlin, Gebr. Mann Verlag, 2015 (Hoppe-Seiler, Jöchner, Schmitz, 2015)
Reinhold KNÜMANN, Hans THOL, Die Ruhruniversität Bochum: Baudokumentation 1965, Düsseldorf, Werner-Verlag, 1965 (Knümann, Thol, 1965)
Silke LANGENBERG (dir.), Das Marburger Bausystem: Offenheit als Prinzip, Sulgen, Niggli, 2013 (Langenberg, 2013)

Notes

1. Pierre-Alain CROSET, « Dorigny : la question théorique de l’architecture », Habitation, vol. 51, n°11, septembre 1978, p. 3.
2. Alain COLQUHOUN, « Augenschein in Lausanne und Zürich: Notizen zu den Neubauten der ETH », Werk – Archithese, vol. 65, no 13-14, 1978, p. 35.
3. Eléonore MARANTZ, Stéphanie MECHINE, Construire l’université – Architecture universitaires à Paris et en Île-de-France (1945-2000), Paris, Publications de la Sorbonne, 2016, p. 101.
4. Les architectes Candilis, Josic et Woods se font connaître à travers la construction de plusieurs universités en Europe (la Freie Universität de Berlin en 1948 et celle de Toulouse le Mirail en 1967) ainsi que par leur participation à d’autres concours, comme celui de la Ruhr-Universität de Bochum en 1962.
5. Joëlle NEUENSCHWANDER FEIHL, Chroniques d’un chantier, vol. 1, Lausanne, EPFL, 1998, p. 115.
6. Voir Dina KRUNIC, « The “Groundscraper”: Candilis-Josic-Woods and the Free University Building in Berlin, 1963-1973 », ARRIS, vol. 23, no 30, 2012, p. 34.
7. Silke LANGENBERG, Das Marburger Bausystem: Offenheit als Prinzip, Sulgen, Niggli, 2013.
8. Mariabruna Fabrizi, « The Free University of Berlin (Candilis, Josic, Woods and Schiedhelm – 1963) », SOCKS, 29 oct. 2015, En ligne : http://socks-studio.com/2015/10/29/the-free-university-of-berlin-candilis-josic-woods-and-schiedhelm-1963/ (consulté le 24 avril 2019).