Projet De Master (PDM)

Auteurs: Xavier Fromaigeat et François Otten

F.O.: Chers professeurs, chers assistants, chers membres de l’administration, chers collègues.

Mais surtout, chers proches d’anciens étudiants: chers parents, grands-parents, chers frères, chères soeurs, chers tantes et oncles, cousins-cousines, copains-copines, amis et autres compagnons, c’est à vous que l’on s’adresse aujourd’hui.

On veut vous remercier d’être ici, de nous soutenir aujourd’hui durant cette longue et éprouvante journée, comme vous nous avez soutenus durant toutes nos études, avec beaucoup d’abnégation, de sang-froid, et de patience. Chers proches de nouveaux architectes, -il faut qu’on parle!

X.F: Depuis que nous avons embarqué dans cette aventure que sont les études d’architecture, il se peut qu’une certaine incompréhension se soit installée entre nous. Des malentendus se sont probablement glissés entre ceux qui se plongent corps et âme dans les études, et ceux qui, bien plus sages, les soutiennent de l’extérieur.

Revenons sur quelques anecdotes représentatives de ces confusions:

D’abord, nous avons été des étudiants bien ingrats, lorsque venu le moment des cadeaux de Noël, emballés dans un papier texture Bauhaus, nous avons fait mine de nous réjouir de livres comme “Les 100 plus beaux gratte-ciels de Dubaï” ou encore “L’architecture pour les nuls”. Nous n’avons pas non plus été transcendés par le magazine “Design et Immobilier” que vous nous avez précieusement gardé.

F.O: Et puis, vous avez été si surpris de notre incapacité à répondre à ces questions qui vous paraissaient pourtant si anodines: “Tu veux faire quel “genre” d’architecture plus tard?”, “Tu préférerais construire des villas ou des églises?” ou encore “tu préfères devenir architecte “d’intérieur” ou “d’extérieur”?

X.F: Aussi, lors de notre dernier séjour à Berlin ou à Bâle, comment avez-vous pu ne pas vous extasier, comme nous, devant le détail de cette façade tout à fait quelconque d’un bâtiment lambda, que nous avons si longuement photographié sous tous les angles?

F.O: Finalement, comment a-t-on pu espérer que vous pourriez comprendre quoique ce soit à des phrases barbares telle que: “chui charrette, j’ai 2 A0 à rendre pour l’UE et j’arrive pas à passer mes planches en CMJN pour avoir du vrai noir au plotter.”

Il nous semble adéquat, au crépuscule de nos études, de vous présenter des excuses pour ces malentendus, tout à fait anodins. Mais surtout, et c’est évidemment plus important, il est temps de vous fournir une explication.

X.F: L’explication est simple: nous avons changé.

Dans cette chrysalide qu’est le Bâtiment SG, nous avons entamé une transformation, peut-être imperceptible à première vue, et dont ces anecdotes ne sont que les symptômes, la partie émergée de l’iceberg. Si nous paraissons être les mêmes qu’avant, détrompez-vous, chers proches, car nous sommes aujourd’hui des créatures tout à fait différentes et bien singulières: des architectes.

F.O: On ne pourrait pas reprocher à un observateur inexpérimenté de croire que l’architecte est un être humain comme les autres, pourtant nous sommes bien devenus des créatures différentes.

Nos pieds par exemple. Les gens normaux les utilisent pour marcher, courir parfois, pour aller d’un point A à un point B. L’architecte, lui, ne se contente pas de marcher, il arpente. Ses pieds sont devenus des outils de reconnaissance d’un potentiel projet, d’une éventuelle intervention. Pour le non-initié, une promenade n’est qu’une simple balade. Pour l’architecte la promenade est un concept théorique fondamental de l’architecture moderne.

X.F: Si nos pieds ont changé, que dire de nos mains? Là où les mains du profane servent uniquement à saisir, à écrire ou à toucher, les mains de l’architecte, elles, projettent, comme celles de Franck Lloyd Wright, elles pensent, comme celles de Paalasmaa, elles tracent, elles croquent, elles maquettent. Nos mains sont devenues cet organe indispensable à tout architecte qui permet, d’un habile coup sur un mur, d’annoncer devant un public époustouflé par tant de connaissance:, “ah, ça c’est pas porteur”.

F.O: Nos yeux. Nos yeux sont différents, eux aussi. Là où des yeux normaux voient une façade triste, nous autres architectes, voyons une “rigueur tout à fait remarquable”. Non madame! ceci n’est pas un accès impraticable, c’est un seuil. D’accord ce bâtiment est inconfortable, mais nous y voyons l’expression de la vérité constructive. Nos yeux ne voient pas dans cette pièce de 6m2 une chambre trop petite, mais un lieu propice à l’expérimentation de l’habitat minimal.

Notre bouche a également changé. Là où avant, elle nous servait simplement à parler, à débattre, à communiquer, elle est maintenant devenue une arme bien plus redoutable. Elle nous permet de participer à des joutes verbales d’une intensité rare, que l’on ne se contente plus d’appeler simplement “des présentations”, mais bien “des critiques”! Elle nous sert à utiliser de manière tout à fait consciente et jamais -au grand jamais- abusive, un vocabulaire savant, qui comporte des mots tels que “architectonique”, “typologie”, “vernaculaire” ou encore “cyberespace”.

X.F: Plus sérieusement,

dans cette pépinière qu’est l’EPFL nous avons véritablement changé, mais nous n’en n’avions pas conscience. Nous avions uniquement l’impression d’apprendre, parfois en étant critiques, mais toujours en comprenant que c’est à force d’exercices que se construisent les compétences. L’EPFL nous a couvés, précieusement.

La bulle de nos études nous a imposé de prendre du recul avec la réalité, afin d’être plus concentrés, plus malléables, plus disponibles à recevoir cette éducation. Cette bulle dans laquelle nous étions plongés a pu créer un décalage avec vous, chers proches, en témoignent ces anecdotes saugrenues racontées auparavant. Il s’agit aujourd’hui de percer cette bulle.

F.O: Il nous faut sortir du cocon académique et revenir au monde. Redécouvrir une réalité, dans laquelle nous remarquerons que finalement, les architectes que nous sommes devenus, ne sont pas des créatures si différentes. Une fois le miroir déformant de l’EPFL levé, nous nous rendons compte que nos pieds, nos mains, nos bouches, nos corps, n’ont pas changé.

Une chose pourtant s’est véritablement transformée, ce sont nos yeux. Là où avant ils voyaient des murs, des portes, des fenêtres, un trottoir ou un banc, ils perçoivent aujourd’hui un environnement qui répond à des règles, qui parfois énonce un discours, qui souvent nous émeut. En appréciant différemment notre environnement, c’est notre compréhension même du monde qui en est modifiée. Nos études ne nous ont pas appris une technique, encore moins un métier, elles nous ont offert un regard.

X.F: Regarder avec des yeux d’architecte, c’est aller au-delà du bâti, c’est regarder avec nos yeux le monde de l’art, de la musique, de la danse, de la littérature, de la philosophie, de la politique.

Regarder avec des yeux d’architecte, c’est établir continuellement des liens entre l’échelle du temps et l’échelle de l’espace, entre le passé, le présent et le futur ; ici, là-bas, ailleurs.

Regarder avec des yeux d’architecte, c’est saisir la curiosité au détour d’une rue, d’un arbre, d’un reflet, c’est chercher la lumière, le silence, l’imprévu.

Regarder avec des yeux d’architecte, c’est utiliser notre environnement bâti pour acquérir une compréhension plus globale de l’homme, son histoire et sa société.

A présent, il est temps pour nous, fraichement diplômés, de réaliser que ce regard n’est pas le privilège d’une espèce à part et différente que serait “l’architecte”, mais bien le fruit de nombreuses années d’études, de questionnements, et d’apprentissage.

Sortons de la prétention de la différence!

En effet, ce regard deviendra utile uniquement si nous sommes capables de le partager, de le transmettre, et de l’expliquer. C’est à cela que nous devons nous atteler en tant que nouveaux architectes.

F.O: Si ce nouveau regard nous appartient maintenant, il nous a avant tout été transmis, et c’est pour cela que nous devons aujourd’hui adresser des remerciements.

D’abord à tous les professeurs et assistants qui nous ont accompagnés durant nos études, avec beaucoup de patience et de pédagogie. Vous avez su, au travers de l’apprentissage du projet, de la théorie, de la technique, nous offrir votre savoir, votre culture et parfois aussi vos doutes. Mais surtout, c’est le plus important et c’est pour cela que l’on vous remercie, vous avez su nous transmettre votre passion.

X.F: Nos derniers mots se doivent d’être adressés à vous autres, anciens camarades et nouveaux architectes. Merci pour les rires, pour les pleurs, pour l’amour. Merci pour votre solidarité, pour votre entraide. Merci pour cette motivation partagée, pour l’inspiration continuellement stimulée.

La richesse de nos études provient aussi de la richesse des gens que l’on côtoie.

Et à ce qu’il paraît, la promotion 2019 a en cela une sacrée réputation.

Merci !

Xavier Fromaigeat et François Otten