Master Project (MP)

C’est la dernière fois

Pour la dernière fois, accrocher au mur ses planches, les mains tremblantes, le souffle court, la nuque brûlée par les faisceaux des projecteurs. Insulter son scotch, puis ses punaises, puis le mur trop dur – toujours trop dur – qui refuse de coopérer, qui refuse de se laisser attendrir. Une dernière fois, reculer d’un pas, la dernière punaise enfilée, maudire ses épaisseurs de ligne, ses traits de coupe – encore une fois trop fins – les couleurs – encore une fois si laides, à mille lieues de celles qu’on a passées des heures à choisir.

Encore une fois, se jeter sur ses maquettes – frêles créatures de bois, de plâtre, de papier ou de carton, de pisé pour les plus audacieux, de mdf pour les plus efficaces. Ces êtres fragiles et pourtant infiniment LOURDS que l’on porte à bout de bras dans les couloirs du SG comme des bébés affamés. L’énergie que les maquettes ont pris à leurs géniteurs se lit au détour des cernes, des pansements, des sourires las. Le bonheur aussi se lit. Il jaillit comme des étoiles de fierté au coin des yeux. Il est né au fil des jours, au fil des nuits de cette année longue, éreintante et surtout solitaire – malgré le Superstudio, malgré le binôme. Les êtres qui traversent une dernière fois les couloirs du SG, marchant sous la devise inébranlable de Snozzi “répète ton élément”, entrent enfin dans l’arène où se déroulera leur dernier combat. Ils ont des yeux de fous. Des yeux d’allumés. C’est qu’il faut sacrément être enfumé du cigare pour accomplir tout ça. Trois ans de bachelor, une année de stage, deux années de master… Six ans, pour les plus rapides, d’un marathon effréné, rythmé depuis le commencement par un tambour sourd aux plaintes. Tel le condamné à mort qui voit sa vie défiler devant ses yeux, sur le seuil de la critique finale, on se souvient.

On se souvient de chaque rentrée

En septembre, comme chaque année à l’Epée Eiffel, c’est la saison des transhumances : les sacs Freitag se regroupent en troupeau et partent s’ébattre place Nord ; les chevilles se dénudent ; les lunettes oversize bourgeonnent ; les cigarettes se consument paresseusement au gré d’une petite brise. Et cela crée, année après année, un foisonnement de vie en noir et blanc, un bouillonnement ininterrompu de conversations et de rires. Les étudiants en master – le coeur attendri, la paupière humide – regardent, depuis le bord de la façade du BP, les centaines d’étudiants qui déferlent en première année. Ce sont de jolies étudiantes maquillées et vêtues en couleur, d’innocents adolescents perclus d’illusions: être architecte, c’est bien ; c’est reconnu socialement ; c’est stylé ; ça permet de gagner de l’argent. Et puis de toute façon, tout le monde le sait, ce n’est que la première année qui est difficile à passer.

Après cette première foule – qui passera les six prochains mois dans un état de bipolarité complète au grés des caprices de Alice – on voit apparaître les étudiants en deuxième année. Il n’y a pas à dire, ils ont l’air tellement heureux, les Deuxièmes Années. Ils nagent dans le bonheur. Ils ont «passé», ils n’ont plus de maths, plus de géométrie, regardez-les, ils exultent, ils se pavanent l’ourlet à la cheville, le club maté aux lèvres, et ils organisent des apéros. La belle vie, quoi.

Les Troisièmes Années font un pendant extrêmement intéressant aux Deuxièmes Années. Parce qu’après tout, avouons-le, les Troisièmes Années, ce sont ceux qui n’ont pas réussi à se casser. Ce sont ceux qui savent qu’ils vont devoir trainer encore un an dans les couloirs de l’Epée Eiffel, et même si ce sont désormais des experts de la carte de Satellite, ils en ont un peu marre de l’éternel café du Giaco qui imprègne le gobelet en carton tout comme les vieux bâtiments du CM qui déteignent sur leur âme.

Après, il y a ces électrons libres, plus vraiment à l’université, puisqu’ils sont en stage, mais qui éprouvent parfois une vague de nostalgie pour cette terre d’accueil et de souffrances. Ce sont fréquemment les mêmes qui, dégoutés par la vie professionnelle, déçus dans leurs idéaux, fomentent des coups d’état. Ils ont un rêve : arriver, un soir, au volant d’une voiture pulsant de la techno et remplie d’alcool, sur le parking du SG. Et à l’aide d’un mégaphone, hurler à tous ces Premières Années qu’ils ont intérêt à être bien accrochés. Que ce sera comme ça toute leur vie. Et que ceux qui ne sont pas prêts peuvent venir sombrer avec eux dans la Sagres bon marché.

L’Epée Eiffel et la rentrée, c’est aussi des étudiants en première année de master aux motivations diverses : et si je plaquais tout pour aller faire de la finance ? Et si je changeais le monde ? Pourquoi ai-je arrêté ma carrière de chanteur d’opéra ? L’aquaponey, au fond, est-ce un sport d’avenir ? Et on ne peut s’empêcher de voir chez cette population une vague d’angoisse et de surexcitation propre aux Premières Années. Une surexcitation qui les conduira, au cours du premier semestre, à privilégier un emploi du temps à 48 crédits, au détriment de leurs heures de sommeil.

Les ultimes protagonistes de cette foule en noir et blanc sont les Dernières Années. Nous, quoi. Les diplômants. Les survivants. Si l’on comparait la section d’architecture au règne animal, ce serait ceux qui se trouvent tout en haut de la chaine alimentaire. La place où chacun aspire de finir un jour. Un endroit où les gens ne risquent pas de se faire bouffer chaque lundi matin. Le but ultime de ces longues, éprouvantes, passionnantes études.

Les rois du monde

Pourtant, là, paradoxalement, arrachés à nos pensées devant ce jury sévère et silencieux, on ne se sent pas du tout comme l’espèce la plus évoluée du règne animal. Plutôt comme un papillon sur le mur d’un lépidoptériste, et l’on se demande machinalement si la maquette au 1:50ème est une échelle assez grande pour nous abriter en cas de pépin, ou si finalement on n’aurait pas mieux fait d’en choisir une au 1:20ème…

Dans la salle, devant le mur de planches, le jury est maintenant installé. Le silence se fait. Une dernière fois, croiser le regard de son ou sa binôme. Éviter de regarder les parents, les amis, tous ces gens assemblés là pour la dernière – l’ultime –, celles que l’on a rebaptisé dans sa tête 180704_pdm_critiquefinale_finale2_finaledesfinales_laderdesder_lastversion.pdf

Embrasser d’un dernier regard son layout – anxieux, fière, affolé, émue – se demander si le public va comprendre, va savoir – le temps, l’énergie, la douleur, les tendinites, la rage, la joie, les larmes – espérer aussi – et surtout! – que tout cela ne se verra pas. Pas trop. Que comme la danseuse ou le danseur du Ballet Béjart, le projet fusera – clair, simple, pur, sans effort. Que chacun pourra se l’approprier, le faire vibrer. Concevoir sa tangibilité.

Il y aura la perfection des pointes Ortelliennes, la fluidité des pas-chassés Alicéens, la vigueur des pirouettes Viganesques, l’image des jetés Bragheriens, la force des portés Weinandiens… Mais aussi les grands-écarts Gargianesques, les enroulés de BaBl, les sauts Guggerins – et enfin, bien sûr, les tombés Tombesiens.

Dans ce ballet éreintant, c’est six ans de travail acharné qui explose, qui jaillit, qui fuse, qui brille. Laissant après le spectacle les danseurs pliés, courbaturés, fourbus. Et certains d’une seule chose : c’est maintenant que la vraie danse commence.

Bravo à tous et bienvenue dans le vrai monde, les diplômants. C’est désormais le temps des remerciements : merci pour les rires, les amours, les idées folles, en cascade, à toute heure, en toute saison. Merci pour les conseils et les critiques. Merci à tous. Vraiment à tous. Des gars de l’atelier maquette aux e-mails de Mme Messer, des coups de balais d’ISS aux coups de gueule de Gargiani, des assistants-étudiants aux étudiants assistés. Merci, merci, merci. Merci aux professeurs exigeants et aux assistants pertinents. Merci pour les apéros, les voyages d’études, merci Lydia, merci au mec du Giaco et à ses blagues parfois douteuses mais qui nous rendait le sourire après les critiques foireuses, merci au gars des kebabs qui nous amenait des sandwichs en charrette – c’était le bon temps!–, merci à Unipoly et à ses jardins potagers, merci à Resid et à ses vernissages barrés, merci à l’ASAR…

Merci les binômes, les petites mains, les parents bricoleurs, les amis solidaires, les amours dévoués. Merci à toutes les personnes qui, de près ou de loin, nous ont permis d’arriver au bout. On a pris tout ce qu’on avait à prendre : les coups bas, les coups de barres, les coups de mou, les coups de cutter, les coups de marteau, les coupes budgétaires, les coups-fourrés… Mais aussi les coups de main, les coups de foudre, la bonne coupe de cheveux, le courage… On est désormais fin prêts pour la suite : l’entrée dans la vie active.

Le retour à la case départ du règne animal.

Hélène Chavamal

alias Camille Hélène Vallet

diplômée